Interview de Benoît Masocco, réalisateur et producteur de " C'est quoi cette question ? "

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«Le meilleur moyen de briser les préjugés ? Les exposer»


Tous les témoins de « C’est quoi cette question ? » ont une particularité qui les expose à des questions récurrentes, mais conduit aussi facilement à la discrimination. C’est pourquoi ils ont accepté de répondre face caméra aux questions les plus répandues. Alors la différence se gomme et le regard du téléspectateur change. C’est le pari de ce programme pour favoriser le bien vivre ensemble. Le ton est direct et léger ; les réponses sont toujours honnêtes, parfois émouvantes, souvent drôles. Pour le réalisateur et producteur du programme, Benoît Masocco, c’est la bonne recette pour contrer les stéréotypes.
 

Comment est né ce programme ?
Il s’agit d’un format australien repéré par les équipes de développement de Newen. Je l’ai développé pour CAPA car il véhicule des valeurs humaines qui nous sont chères. On a proposé un pilote aux diffuseurs. Lorsque TF1 Initiatives est entré dans la boucle, tout est allé très vite…

Les quatre thématiques abordées pour cette première salve sont la communauté LGBT, les jeunes de banlieue, les personnes en fauteuil roulant et celles atteintes de trisomie 21. Pourquoi ce choix ?
On a proposé une palette assez large de thématiques autour des communautés ayant besoin de casser des idées préconçues sur leur particularité. Le choix s’est fait conjointement avec TF1 Initiatives et s’est orienté vers des valeurs que cette entité soutient dans ses actions tout au long de l’année. Se sont ainsi imposées assez logiquement des témoignages de personnes en fauteuil roulant, la thématique LGBT et des jeunes de banlieue. Puis la thématique des personnes trisomiques, comme un prolongement assez cohérent à la fiction Mention particulière (1).

Qui sont les témoins ? 
Des gens ayant des valeurs à défendre, qui ont une approche positive de leur différence et ont envie de la partager. Nous les avons choisis en fonction de leur pertinence sur la thématique et de leur capacité à faire passer des émotions. Nous voulions vraiment montrer que l’on peut faire de sa particularité non seulement un atout, mais aussi un tremplin. Ils devaient être prêts à livrer une part de leur intimité sur un sujet pouvant relever d’une caractéristique (et parfois d’un traumatisme) sur laquelle ils se sont construits.

Comment les avez-vous préparés au tournage ?
Une fois le casting finalisé, il était impératif d’établir une relation de solide confiance avec eux. Nous avons parfois dû les rassurer, quelques jours avant le tournage, faire face à certaines appréhensions, légitimes, surtout lorsque l’on bénéficie de l’exposition de la première chaîne nationale. Cette démarche en amont a été la clé pour qu’ils se lâchent lors du tournage. Et ça a fonctionné…

Quel est le dispositif ? 
Il est assez proche de la psychanalyse. Comme dans la version originale, les intervenants sont face caméra dans un studio sur fond blanc, dans un certain dénuement qui permet de créer une bulle intimiste. Ils témoignent généralement seuls et parfois à deux. J’actionne le prompteur qui fait défiler les questions à la télécommande. C’est un aspect technique que nous avons fait évoluer de la version australienne, dans laquelle les questions sont posées par l’intermédiaire de fiches posées devant les témoins. Grâce au prompteur, le témoin lit la question face caméra - donc en regardant le téléspectateur - mais sans avoir à regarder directement l’objectif (on sait en production que cela rend le regard plus vivant ; il est difficile de s’exprimer en regardant une caméra, à moins d’être un professionnel aguerri à l’exercice, ndlr).

Que vouliez-vous à tout prix conserver d’autre de la version australienne ?
Le ton décomplexé, autant dans les questions que dans les réponses. L’une des règles du tournage était de ne pas se censurer. Nous voulions éviter tout filtre de leur part. Quant à nous, nous devions être directs dans nos questions, pourtant intimes, ce qui n’est pas évident car il faut l’assumer en s’efforçant de ne pas rompre la confiance établie. Et se dire qu’il n’y a pas de tabous, de frontières, ni de mauvaises questions,  mais seulement une manière maladroite de les poser ou d’aller chercher la réponse.

En revanche, qu’avez-vous choisi de modifier ?
La différence fondamentale est le format. Le concept australien propose 30’ par thématique. On a décidé de faire 5 épisodes par thématique, avec une version courte de 1’ pour l’antenne et une version plus longue de 2-3’ minutes pour les réseaux sociaux. L’intégralité des épisodes sera également diffusée sur MYTF1, soit un module de 12-15’ par thématique.

La vocation du programme est de changer le regard sur des personnes victimes de préjugés par méconnaissance, en banalisant la différence. En quoi ce choix de format court y contribue-t-il ?
Cela me semble un choix intéressant justement… Un format de 30’ sur le handicap, par exemple, sera regardé en majorité par les populations concernées, sans attirer les autres. A l’inverse, ces formats courts nous assurent que la majorité des téléspectateurs ne sont pas concernés directement. Il s’agit bien du public ciblé, celui qui ignore le sujet et avec qui nous devons faire tomber des barrières !

Comment avez-vous préparé les questions ?
On a réuni un panel majoritairement jeune pour les faire émerger. Là encore avec pour règle de ne pas s'auto-censurer. D’ailleurs, toutes les questions convergeaient assez facilement. Je me suis aperçu que nous avions tous les mêmes interrogations en tête. Et parfois les mêmes clichés. On a posé des questions volontairement provocantes. Et les réponses sont géniales !

Par exemple ?
Pour casser le cliché, il faut aller dans le cliché avec des questions qu’on n’oserait pas poser spontanément, comme demander à un jeune de banlieue s’il a un casier judiciaire. Une question politiquement correcte comme « Quel est votre regard sur la justice ? » ne susciterait pas forcément une réponse aussi intéressante et spontanée, et n’aurait aucune chance de faire réagir le téléspectateur.

Avez-vous eu des surprises ?
Oui, notamment la grande spontanéité des intervenants ! On leur posait des questions qu’ils entendent souvent et qui éventuellement les énervent car elles relèvent du cliché. Alors ils avaient envie de rétablir la vérité et étaient plus qu’heureux de parler ! C’était très agréable à voir. Ils ont tout l’humour qu’on n’oserait pas avoir sur leur particularité.

Quelle est la différence dans l’approche versus le documentaire, votre terrain de jeu habituel ?
Le documentaire est le regard d’un auteur sur une thématique. Ici c’est l’inverse, il s’agit de s’effacer du dispositif et jouer le rôle d’agent provocateur pour permettre de faire émerger la parole des témoins.

Quelle est la philosophie de ce programme ? 
Il dit que le meilleur moyen de casser les préjugés est de les exposer et de montrer à quel point ils ne reposent sur rien. Bien vivre ensemble ne signifie pas se taire sur tout et faire semblant de ne pas voir la différence. Faut-il laisser les enfants interroger les personnes en fauteuil roulant ? Pour nos témoins, c’est oui ! Les enfants doivent poser toutes les questions qu’il leur plaira car c’est ainsi qu’on va « normaliser » la différence. On a demandé à tous les témoins : si vous aviez une baguette magique, choisiriez-vous de changer ? Pour la majorité c’est non, car ils se sont construits sur leur différence et préféreraient donc rester comme ils sont. Je trouve cela extrêmement fort et résume bien la philosophie de ce programme : non seulement il ne faut pas avoir peur de la différence quelle qu’elle soit (handicap, orientation sexuelle, etc), mais en plus si vous êtes concernés, et quelle que soit votre différence, vous pouvez vous accepter et en faire une force.

A quoi rêvez-vous ?
Les retours que j’attends avec le plus d’impatience sont ceux des personnes concernées, y compris celles qui n’ont pas témoigné dans le programme. Celles pour qui C’est quoi cette question ? a permis d’ouvrir le dialogue, la discussion, le débat, alors que personne n’avait osé le faire dans leur entourage jusqu’à présent.

Etre diffusé sur TF1 offre une exposition importante. En tant que producteur, le redoutez-vous ? 
Effectivement, on a conscience d’être très exposé, mais c’est aussi notre principal atout pour toucher un public important et faire bouger les choses. Diffusé sur TF1, le programme aura plus de poids, non seulement grâce à la force de frappe de la chaîne, mais aussi par sa caution. La chaîne se positionne comme représentante de la France entière dans sa diversité et pointe la nécessité d’amorcer le dialogue avec différentes communautés.

(1) La fiction réalisée par Christophe Campos diffusée en 2017 sur TF1, relate l’histoire vraie de Laura, 20 ans, trisomique, qui décide de passer son Bac. Elle a été notamment soutenue par l’Unesco et primée au Festival de la fiction TV de La Rochelle en 2017 avec le prix du meilleur scénario et celui du meilleur jeune espoir féminin pour Marie Dal Zotto. Egalement avec Hélène de Fougerolles, Bruno Salomone.

Propos recueillis par Maud Fayat.